Chapitre
0 :
Il fait nuit, la lune coupée en quatre pour notre oeil (loi astronomique), ressemble à s’y tromper à un croissant (loi
gastronomique), les étoiles, sans gêne, se permettent un petit coup de zèle et brillent toutes en essayant de crier « c’est moi la plus belle » (cependant vous remarquerez que les
étoiles n’ont pas de bouche). A part ces quelques lumières naturelles éclairant le noir du ciel bleu, rien d’autre ne semble illuminer cet endroit. D’un autre côté il est plus de deux heures du
matin, et vu que l’on est au milieu d’une forêt, il est limite normal que rien ne soit allumé. Bon et bien vu que rien n’est intéressant ici, je m’en vais.
Désormais il fait jour mais je ne suis plus du tout dans une forêt je suis dans une chambre, vue la hauteur du soleil,
et en fonction du réveil digital posé sur la table de chevet, il doit être environ 9h20, cette chambre est totalement vide et bien rangée. Faisons un tour de ce lieu et glanons quelques
informations sur qui vit ici (ça m’aidera par la suite pour décrire la personne que je dois observer). Donc :
- Chambre rangée, quelques peluches sur les étagères,
lit en ordre, calendrier avec des fleurs, un vieux poster de chiots qui est là depuis la préadolescence. Conclusion numéro 1 : c’est la chambre d’une fille.
- Livres de physique chimie anatomie, trois classeurs
remplis de notes, des crayons rangés par couleur, rongés par le stress. Conclusion numéro 2 : études de médecine.
- Bob Dylan, Ben harper, Neil Young, Jeff Buckley, Cat
Stevens, Jack Johnson, … voici les quelques CDS posés sur son bureau. Conclusion 3 : rock’n’roll.
J’aurais bien fait tout l’inventaire et la description intensive de la chambre, mais j’ai la flemme, autant rencontrer
directement la personne concernée. J’attends son arrivée et je vous préviens dès que j’en sais un peu plus.
Elle fait quoi ???. Il est plus de 17 heures, elle ne rentre jamais chez elle ? Ce n’est pas que j’ai autre
chose à faire, mais je suis ici pour bosser moi. J’ai une tâche à accomplir, même si je ne la connais pas encore. Je fais quoi moi en attendant ma nouvelle amie. Mais au fait je ne me suis pas
présenté,ça fera passer le temps, et puis vous devez bien vous demander qui est cette personne étrange qui passe ses nuits dans une forêt et qui rentre chez les gens sans se faire
inviter.
Autant vous le dire de suite, je ne suis pas un homme. Je suis un être invisible parmi tant d’autres, offrant une chance
d’être heureux aux gens (du moins en théorie), on peut m’appeler la destinée, l’espoir, ou encore la magie ou la chance. Mais en fait je ne suis rien de tout cela, je suis plutôt un peu de tout
cela. Autre chose que vous devez savoir, la hiérarchie n’existe pas seulement dans votre monde, j’ai moi aussi des comptes à rendre ; de plus à la différences des autres (ceux qui sont comme
moi), je suis spécial, car contrairement à eux, à chaque fois que l’on me donne une mission, j’échoue lamentablement. Je fais tout de travers, dès que j’essaye d’offrir un destin digne de ce
nom, je le détruis. Oh oui ! j’en ai gâché des vies, en me nommant à ce poste ils se sont trompés et je crois qu’ils sont en train de s’en
rendre compte.
Car cette fois ci, c’est la dernière fois, si j’échoue je disparais, je n’ai plus droit à l’erreur. Si je rate, je suis
foutu, et je vous le dis il n’y a pas de vie après la mort de l’espoir…et en tant qu’espoir je suis pas dans la merde… Mais n’en parlons plus, il faut que je me concentre sur ma mission, que je
prouve que j’ai ma place en tant que bonheur. Pour cela, je dois savoir qui est ma cliente, et pour cela je dois la voir, et pour cela je dois savoir. Donc on est revenu au point de départ. Bon…
j’attends.
Ce matin, le soleil était au rendez-vous, j’ai même eu l’impression que pour une fois il me souriait, mais avec la
journée, les nuages sont apparus, avec eux la pluie, conclusion évidente de cette transformation météorologique, il fait un temps de merde. A part le temps qui pleure à ma place, on peut dire que
ma vie journalière à été on ne peut plus monotone. Je me suis levée sur les coups de huit heures, j’ai pris un déjeuner sans goût, comme si ce croissant était aussi fade que la lune, puis je suis
partie à ma fac où les cours d’amphi ont été aussi ennuyeux qu’incompréhensibles. Puis petite pause repas où j’ai avalé sans grande passion un thon-crudités pas frais, je me suis assoupie
quelques minutes en espérant me réveiller dans une autre vie, malheureusement un crétin a renversé son plateau repas et m’a réveillé en sursaut. Puis les cours ont repris, pour ne s’arrêter qu’à
la nuit tombée. Mon bus a eu 3 minutes de retard ce qui est peu, sauf pour une personne comme moi ; qui pense que la vie manichéenne n’existe pas, tout n’est pas blanc ou noir selon moi tout
aigri.
Ensuite vingt minutes de marche dans la campagne profonde, près d’une route où les voitures se font rares, puis le vent
s’est mis comme par magie à se décupler, comme s’il n’avait pas remarqué qu’aujourd’hui je n’avais pas mis de jupe. Puis sur les coups de 18 heures je suis rentrée chez moi, trempée, déprimée,
fatiguée mais arrivée.
Vous pensez sans doute que je suis de celles qui râlent sans raison, le genre de fille déprimée qui croit que la vie
s’acharne sur elle, le genre de personne qui croit que personne ne l’aime, qui imaginent que dès qu’un nuage est au-dessus d’une ville c’est pour elle. Et bien vous n’y êtes pas du tout, enfin
vous n’êtes pas dans le mille. J’ai des amis et des amies, je souris parfois et même si je suis réservée il m’arrive de sortir et de faire la fête, au risque de vous choquer il m’arrive de temps
en temps d’avoir des petits amis, de les embrasser et même de faire l’amour. Je me sens presque heureuse dans ces moments là où mes amis sont à mes côtés, et pourtant, comme s’il me manquait un
truc je me sens fade, comme si la glace que vous mangiez était allez se congeler puis se décongeler puis se recongeler et cela une bonne quinzaine de fois, laissant la couleur, l’aspect et un
ersatz de goût, mais ne donnant pas le parfum pour lequel vous avez payé. Oui je me sens fade, tout a disparu, tout n’est plus qu’illusion.
Deuxième point primordial, ne croyez pas que cette noirceur d’esprit soit là depuis toujours, j’ai 24 ans, je suis en
troisième année de médecine et j’ai un passé derrière moi. La joie de vivre, les sourires sans raison, les pleurs de joie, les odeurs rappelant à
Madeleine l’odeur d’un prou(s)t, le plaisir d’une discussion, le bonheur d’une situation, les mals à l’aise comiques d’un quiproquo, tout cela je l’ai vécu tout cela je m’en souviens et tout cela
je l’ai perdu. Mon enfance a été la plus belle du monde, des parents formidables, des amis toujours présents, des vacances de rêves à la plage ou à la montagne, et cela sans donner aucun détail.
Mon adolescence, toujours pareil pas de souci, peu de crise d’enfant solitaire qui se voit grandir, pas de « je fume pour être grande », pas de boutons d’acné, peu de tristesse d’un
premier amour. Puis est venu l’âge d’être adulte. Toujours pareil, aucun problème, quasiment 20 ans et toujours cette joie ce bonheur, cette envie d’être moi. Et pourtant il a bien fallu un
déclic, une crise, un problème, oui il y en a eu un. Mais je n’ai pas le courage d’en parler. Je m’en vais sur mon lit, je vais me reposer, passer une bonne soirée.
Mais à qui écrit-elle ça, sait-elle que je suis là ? Elle veut me mâcher le travail ? Pourquoi raconte t-elle son
histoire à son ordinateur ? De quoi veut-elle se libérer ? C’est toujours pareil, on me donne une mission et on ne me dit même pas en quoi elle consiste. « Tu devrais savoir qu’en tant que
parcelle de bonheur, ta seule mission est de redonner joie et espoir », non mais attendez, ils sont malins la haut, et je fais comment moi sans information, elle va me péter dans les doigts
la gamine, il me reste combien de temps avant que son esprit terne fasse de moi un espoir déchu ?
Curiosité mon amie, tu es la bienvenue en ce jour, pendant que la miss est
assoupie sur sa couette, il ne me reste plus qu’à plonger dans ses fameuses lettres cachées dans son ordinateur, entre des formules de chimie barbantes et des jeux vidéos stupides. Allons voir si
les autres jours sont plus gais…
Un jour d’automne pas si lointain :
Dehors le temps est magnifique, les feuilles roussissent comme si une teinture
orangée tombait du ciel, le froid se glisse petit à petit dans le quotidien des villes, l’automne c’est avant tout la fin de l’été, les souvenirs qui disparaissent, le boulot qui revient et le froid qui attaque la peau. Evidemment je n’ai pas oublié, je ne sais pas si un jour je pourrais en parler, je n’arrive même pas à me
l’écrire à moi-même alors en parler aux autres. Quand je pense que même mes parents ne savent pas dans quel état je suis, comment ai-je pu laisser faire ça ? Je suis sûre que j’aurais pu
faire quelque chose, mais quoi ? Un sujet tabou au fond de moi et devant je fais comme si de rien n’ était. Voilà encore une fois, j’écris une lettre sur mon ordinateur pour essayer de me
soulager, combien de temps cela va me hanter. Si une personne lit un jour ces lettres, s’il existe une divinité supérieure qui a les yeux partout, et qui en ce moment se penche sur mon épaule, je
lui demande une énième fois de l’aide. Je ne veux pas oublier, je veux comprendre et pourquoi pas réparer.
Sur ces paroles répétées maintes et maintes fois sur de l’encre électronique,
je m’en vais déguster un repas digne de ce nom, je crois que ce soir j’ai droit à un rôti de bœuf avec des patates au four, il y a parfois de bons cotés dans les longs jours
d’automne.
Léa
Un soir d’hiver pas si froid que cela pour un hiver :
On est en plein mois de janvier et le temps est ensoleillé, aucune neige n’est
venue recouvrir les toits, je ne peux donc décrire une maison enneigée, comme tout hiver qui se respecte les arbres n’ont plus aucune feuille sauf les arbres à feuilles persistantes, mais ça
n’importe qui qui est allé en primaire le sait. Niveau température il fait plus de quinze degrés ce qui est étrange mais pas pour me déplaire, étrange car j’habite dans l’Ouest de la France, juste à coté de La rochelle, et à cette époque un quinze degrés signifie étrange, rien de plus. Après cette parenthèse climatique,
observons le climat de mon esprit. J’ai passé mes exams et je suis assez contente de moi, en ce moment je vais à peu près bien, enfin je crois, j’ai un petit ami, il s’appelle Stéphane, il me
fait rire je le trouve mignon et parfois il me fait même oublier mon désespoir. Mais c’est seulement parfois, j’oublie un temps mais cela revient, cela me hante, j’aurai dû les aider, j’aurai dû
comprendre, j’aurai dû agir. Aidez- moi, qui que vous soyez, peu importe qui voit cela, je demande de l’aide…
Léa
Oula, un peu folle la gamine, toutes du même acabit ses lettres, et vas-y que je me plains, et vas-y que je ne dis pas
pourquoi, plus d’une trentaine de petits mots du même genre. Je comprends pourquoi ils m’ont mis sur cette affaire, les boulets désespérés c’est toujours pour moi. Je veux bien aider la gente
dame, encore faudrait-il que son problème soit explicite. Bon si je résume les informations ça s’est passé il y a environ 3ans, elle n’a rien fait, elle s’en veut, c’est par rapport à quelqu’un
(ami sans doute, vu que ses parents ne sont pas au courant), elle n’arrive pas à oublier, elle veut comprendre et vivre avec. En résumé elle n’assume pas… Encore une assistée ! Elle a de la
chance, tonton est sur le coup. Je vais devoir réussir cette fois ci, ce qui veut dire, qu’il va falloir que je bosse, rien que d’y penser ça me fait mal à la tête (même si je n’en ai
pas).
Bon et bien ma chère Léa, je connais ton prénom maintenant. On est associé désormais, et je vais tout faire pour te
rendre ton sourire « angélique » …
Quel rêve étrange, comme si quelqu‘un essayait de me faire souvenir de mon passé. Enfin n’en parlons plus, combien de
temps me suis-je affalée sur mon lit ? Presque deux heures, cette sieste de soirée m’a ouvert l’appétit. Je descends quatre à quatre les deux marches de mon salon et je me dirige dans la
cuisine où ma maman prépare un plat comme elle en a le secret. Je lui raconte ma journée en amorçant un sourire, mon talent pour mentir devient inquiétant… Comme d’hab, mon papa rentrera tard, le
travail c’est si crevant. Quand je pense que dans sa jeunesse cet homme d’affaire ne voulait pas grandir, nostalgique à 23 ans c’était son slogan, aujourd’hui il bosse comme un fou dans le
marketing pour des pilules pour les vieux… comme quoi on est vraiment étrange dans la famille Vuibert.
Je mange en tête-à-tête avec ma tendre et chère maman, peu de mots se mélangent à nos bruits de mâchoire rituels, elle
me trouve juste trop maigre, et blanche. D’un autre côté je ne mange rien et il n’y a pas de soleil… un peu d’observation que diable. Je ne suis ni malade ni anorexique, j’ai juste un petit
estomac et une peau d’albinos. Dès fois on ne sait où les gens vont chercher leurs histoires.
Repas terminé, un café ? Non sans façon, j’ai envie de m’endormir ce soir… Pendant que ma tendre mère se pose avec
son cappuccino devant la télé. Je m’évade discrètement dans mon bureau ; pour ma conscience plus que pour mes études, je me plonge sans envie dans une pile de bouquins parlant sur 400 pages
d’un quart de la partie de l’épaule droite…
Après une heure à rabacher dans ma tête des mots interdits par le commun des mortels, je m’étale dos contre couette sur
mon lit.
Il est près de minuit quand je décide enfin de fermer mes yeux, je suis assoupie, quand mon père vient m’embrasser
tendrement. Les mêmes gestes depuis si longtemps, une des choses qui fait que je ne me sens pas si seule. Ce bisou de minuit me réchauffe et m’apaise, je m’endors et je tombe dans une nuit sans
rêve… heureusement.